Georges Kuzmanovic
23/10/2026
État à la dérive ou thérapie du choc ?

23/10/2026
État à la dérive ou thérapie du choc ?
Face au chaos, le pouvoir propose de privatiser la sécurité, mobilise l'armée et restreint les libertés. Derrière cet aveu d'impuissance se dessine une logique néolibérale inquiétante : préparer les Français à la thérapie de choc, au prix du renoncement républicain.

Il est des décisions qui en disent davantage sur l'état d'un pouvoir que tous les discours officiels. Celle du préfet de police de Paris, invitant les commerçants situés sur le parcours des manifestations du 24 octobre à recourir à des sociétés de sécurité privée, est de celles-là. À cette recommandation s'ajoute l'annonce du renforcement du dispositif militaire Sentinelle. Deux décisions qui, sous couvert de protéger les Français, interrogent : l'État est-il encore capable d'assurer lui-même la sécurité des citoyens, ou prépare-t-il les esprits à une transformation profonde de ses missions régaliennes ?
Quand la sécurité devient une marchandise
La recommandation faite aux commerçants parisiens de faire appel à des agents privés, éventuellement accompagnés d'équipes cynophiles, est politiquement lourde de sens. Certes, le préfet ne les y oblige pas. Mais il reconnaît que les forces de sécurité intérieure ne pourront garantir la protection de chaque établissement. Aux commerçants, donc, de prendre leurs dispositions, de protéger leurs vitrines, de fermer éventuellement leurs boutiques et de payer pour leur sécurité.
C'est l'aboutissement d'une logique néolibérale qui transforme progressivement les droits collectifs en prestations individuelles, les services publics en marchés et les citoyens en clients. L'État conserve le pouvoir de lever l'impôt, mais renvoie chacun à sa capacité financière pour obtenir la protection à laquelle il devrait pouvoir prétendre, comme il renvoie petit à petit chaque famille à ses propres moyens pour couvrir l'éducation et de plus en plus les soins.
Les grandes enseignes pourront financer des dispositifs coûteux. Le petit commerçant, l'artisan, le restaurateur indépendant, déjà étranglés par les charges et la crise économique, devront choisir entre payer une protection supplémentaire, fermer ou prendre le risque de voir leur établissement dévasté.
La sécurité devient ainsi un bien marchand, inégalement accessible, alors qu'elle devrait demeurer un droit garanti à tous. Cette logique ouvre également la voie à des dérives autrement plus inquiétantes : affrontements entre agents privés et groupes violents, risques de blessés ou de morts, voire développement de pratiques de racket sous couvert de protection.
Ce n'est pas une simple question d'organisation policière. C'est une remise en cause du contrat républicain. La République ne peut pas se décharger sur des entreprises commerciales de la responsabilité fondamentale de protéger les personnes et les biens. Ce serait un recul sans précédent pour la France.
L'armée comme réponse à l'impuissance publique, vraiment ?
À cette privatisation rampante s'ajoute une autre évolution préoccupante, le recours aux militaires de l'opération Sentinelle à l'occasion des manifestations du 24 octobre.
Le gouvernement présente ce dispositif comme un moyen de protéger les sites sensibles et de libérer policiers et gendarmes pour les opérations de maintien de l'ordre. Il ne s'agit donc pas, officiellement, de confier aux soldats la dispersion des manifestants, mais cette distinction juridique et opérationnelle ne doit pas empêcher de s'interroger sur la banalisation de la présence militaire dans la gestion des crises intérieures.
D'autant que l'efficacité de Sentinelle est contestée depuis sa création.
Dès le 5 juillet 2016, sous François Hollande, le rapport parlementaire Fenech-Pietrasanta, consacré aux moyens de lutte contre le terrorisme, examinait les limites de cette opération. Quelques mois plus tard, le rapport sénatorial de Dominique de Legge, publié le 26 octobre 2016, soulignait les difficultés liées à l'emploi prolongé de militaires dans des missions de surveillance statique.
L'effet dissuasif reste difficile à établir, les soldats peuvent eux-mêmes devenir des cibles, leurs compétences militaires sont sous-employées et leur mobilisation pèse sur l'entraînement, les ressources humaines et la disponibilité opérationnelle des armées ; quant à leurs armements, ils ne peuvent en aucun cas être utilisés en zone urbaine civile au risque de causer d'innombrables morts.
On voit venir l'accusation en pinaillage, mais que se passe-t-il si des militaire de l'opération Sentinelle, en position statique, sont eux-mêmes pris à parti par des éléments incontrôlés ou extrémistes ? Que doivent-ils faire si leur intégrité est mise en danger ? C'est là qu'on joue avec le feu.
Car un soldat n'est pas un gendarme mobile. Il est formé et équipé pour combattre un ennemi, non pour gérer une foule de citoyens, même lorsque des individus violents s'y trouvent. Quelles armes ? Quels équipements ? Quelles règles d'engagement ? Quelle chaîne de commandement ? Quelle articulation avec les forces de sécurité intérieure ?
Ces questions sont essentielles. Le maintien de l'ordre repose sur une doctrine particulière, fondée sur la gradation de la force, la proportionnalité et la maîtrise des affrontements. On ne saurait improviser une telle mission avec des unités militaires.
Le général Vincent Desportes résumait cette contradiction en une formule particulièrement sévère : « On utilise à faux un remarquable instrument, sans en retirer de plus-value sécuritaire. »
Le risque est aussi politique. À force de présenter l'armée comme une réponse ordinaire aux tensions intérieures, on habitue progressivement l'opinion à voir dans l'institution militaire un instrument de gestion des crises sociales et politiques. Une présence initialement justifiée par la lutte antiterroriste pourrait ainsi contribuer à légitimer, demain, des emplois bien différents.
Ce serait bien entendu une dérive grave et hautement dangereuse pour la paix civile.
Un État faible qui restreint les libertés
Les violences et les pillages du 17 octobre ont révélé de graves difficultés dans l'anticipation et la gestion des troubles. Le renseignement préalable, le dimensionnement des effectifs et les choix tactiques méritent un examen approfondi. Il serait toutefois nécessaire de disposer d'un bilan opérationnel précis pour déterminer les responsabilités et distinguer les défaillances constatées des décisions politiques délibérées.
Plutôt que de faire une analyse de ses propres erreurs, et face aux risques annoncés pour le 24 octobre, les autorités envisagent des interdictions de manifester, des restrictions de circulation et des mesures de sécurité exceptionnelles.
Or, la liberté de manifester est une liberté fondamentale, protégée par notre ordre constitutionnel. Elle ne peut être restreinte que lorsque les nécessités de l'ordre public le justifient et dans le respect de la proportionnalité.
Nous voilà dès lors face à une contradiction politique majeure : faute de pouvoir garantir simultanément la liberté de manifester et la protection des personnes et des biens, le pouvoir risque de faire peser sur l'ensemble des citoyens les conséquences des violences commises par une minorité et de les rendre responsables de l'impéritie du gouvernement, incapable de gérer une crise sociale.
Il ne faut pas confondre les manifestants, qui exercent un droit démocratique, avec les casseurs et les pillards, qui commettent des infractions. Les premiers doivent pouvoir s'exprimer librement ; les seconds doivent être empêchés de nuire et répondre de leurs actes devant la justice.
Un État qui renonce à cette distinction finit par restreindre les libertés de ceux qui respectent la loi sans nécessairement neutraliser ceux qui la violent.
Le spectre de la thérapie de choc
Ces décisions plus qu'hasardeuses prennent une dimension particulière dans une France confrontée à l'accumulation des crises... Endettement public, désindustrialisation, crise énergétique, crise du logement, tensions migratoires, dégradation des services publics, inquiétudes légitimes de la jeunesse quant à son avenir et perte de pouvoir d'achat, voilà le tableau actuel de la France et qui explique tant la morosité générale, le mouvement de jeunesse, le potentiel retour d'un mouvement de type Gilets jaunes et le désaveux citoyen général avec 53% d'entre eux qui ne se reconnaissent dans aucune force politique ou candidats actuels.
Les gouvernements successifs peinent à proposer une réponse cohérente à ces déséquilibres structurels. Dans le cadre économique et institutionnel actuel, notamment celui des traités européens, leurs marges de manœuvre sont limitées, sinon nulles et les condamnent à continuer les mêmes politiques que celles qui ont été menées précédemment, quand bien même elles seraient suicidaires. Les arbitrages budgétaires sont de plus en plus douloureux, comme on le voit avec le budget 2027 annoncé par le Premier Ministre Lecornu et ses 54 milliards d'économies austéritaires. Dans un contexte de crise structurelle, les dirigeants de la France agissent comme ceux de l'URSS mourante, c'est-à-dire incapable de penser autrement le monde et d'imaginer des solutions alternatives à celles déjà tentées 100 fois. Le TINA (There is no alternative - il n'y a pas d'alternative) de Margareth Thatcher est devenu la cigüe du système.
Dans ce contexte, la tentation peut alors être grande de substituer à un projet politique nouveau une gestion permanente de l'urgence.
Le discours sur les menaces de guerre, la multiplication des appels au réarmement et la dramatisation des crises internationales ont principalement pour objectif de détourner l'attention des Français. L'effet escompté ne semble pas atteint, sauf dans un petit cercle médiatico-politique déjà largement acquis à un atlantisme belliciste et surtout cela n'a pas fait disparaître les difficultés quotidiennes des Français. Ils ne suffisent pas davantage à obtenir l'adhésion populaire aux sacrifices économiques que certains responsables politiques estiment nécessaires.
Dès lors, face à l'impossibilité de trouver une issue dans le cadre du système économico-politique actuel, on peut imaginer que le pouvoir ait la tentation de mettre en place une thérapie de choc, dont la forme pouvait être réduction accélérée des dépenses publiques, nouvelles contraintes budgétaires, restructurations brutales et transfert croissant de responsabilités collectives vers les individus et les entreprises... et une bonne dose de répression si nécessaire.
Sécurité et sureté
L'histoire montre que les situations de crise peuvent faciliter l'acceptation de mesures qui rencontreraient, en temps normal, une forte résistance démocratique. Le désordre peut devenir un argument pour réclamer davantage de restrictions, davantage de pouvoirs d'exception et moins de contestation.
Cela impose de s'interroger sur les effets politiques d'une succession de décisions qui, prises séparément au nom de l'urgence, pourraient finir par transformer durablement l'équilibre entre l'État, les citoyens et les libertés publiques.
La République ne peut pas se décharger de ses responsabilités. D'un côté, on demande aux commerçants de financer leur propre sécurité, de l'autre, on mobilise des soldats pour protéger des sites civils... et, simultanément, on envisage de restreindre l'exercice d'une liberté démocratique fondamentale, le tout alors que se discute un budget de casse sociale. L'équation est étonnante.
Ces annonces dangereuses en termes de sécurité dessinent un État qui se retire partiellement de certaines obligations de protection, tout en renforçant ses moyens de contrôle et de restriction.
Il n'est pas question ici de nier les risques de violences ni de contester la nécessité d'un maintien de l'ordre efficace, elle est de savoir quel modèle de société nous entendons défendre.
Une République ne peut accepter que la sécurité dépende du portefeuille, que l'armée devienne une réponse banalisée aux crises sociales et que la liberté de manifester soit progressivement sacrifiée sur l'autel de l'impuissance publique.
L'autorité véritable ne consiste pas à multiplier les dispositifs d'exception, mais à disposer d'institutions compétentes, de forces de sécurité correctement formées, de renseignements efficaces et d'une doctrine claire d'engagement, respectueuse des libertés.
Il faut ici rappeler une distinction fondamentale, héritée de la Révolution française, entre la sécurité et la sûreté. La sécurité consiste à protéger les citoyens contre les violences et les dangers ; la sûreté, consacrée par l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 comme un droit naturel et imprescriptible, garantit d'abord l'individu contre l'arbitraire du pouvoir.
L'article 7 est encore plus explicite sur l'arbitraire du pouvoir.
« Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. » – Art. 2, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.
« Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant : il se rend coupable par la résistance. » – Art. 7, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.
Les révolutionnaires avaient parfaitement compris qu'une République devait à la fois protéger les citoyens et les protéger contre les abus de ceux qui exercent l'autorité.
L'article 12 de la Déclaration est tout aussi éclairant : « La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » Emmanuel Macron, ou tout autre dirigeant, ne saurait instrumentaliser la force publique à ses intérêts particuliers ou politiques.
Tout est là : une force publique au service de tous, financée collectivement, et une puissance publique tenue de respecter les libertés qu'elle a pour mission de garantir.
Les décisions du gouvernement interrogent
Comment assurer une protection égale des citoyens sans faire de la sécurité une marchandise ? Et comment préserver leur sûreté lorsque, face aux crises, le pouvoir multiplie les restrictions aux libertés et banalise la présence militaire dans l'espace public ?
La sécurité n'est pas une marchandise, l'armée n'est pas une police de substitution, et les libertés publiques ne sont pas une variable d'ajustement des défaillances de l'État. C'est précisément lorsque les crises se multiplient que ces principes doivent être défendus avec le plus de fermeté.



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