Natacha Polony
- 8/1/2026 - Il faut combien de suicides, combien de fermetures d’exploitations, pour que le sort de notre agriculture soit enfin mis au centre des débats ? Quand il y aura dix milliards d’êtres humains sur la planète, que l’alimentation sera un enjeu aussi vital que le sont aujourd’hui les terres rares et les micro-processeurs, croyons-nous vraiment que nous pourrons tranquillement faire venir d’ailleurs la nourriture que nous ne produirons plus ? Il en sera des fruits et légumes, du lait ou de la viande ce qu’il en fut des masques et des respirateurs au déclenchement de l’épidémie de Covid.
Il faut écouter les agriculteurs. Les quelques uns qui avaient réussi à atteindre Paris malgré les barrages et les confiscations de tracteurs l’expliquaient ce 8 janvier, sous la pluie glaciale, entourés par les cordons de CRS. Ils viennent du Lot-et-Garonne, du Tarn, de la Somme, de l’Aisne, ils sont céréaliers, maraîchers, éleveurs en polyculture. Et ils ne demandent qu’une chose : vivre de leur travail.
Les uns décrivent le flicage par des pouvoirs publics qui les considèrent comme des délinquants potentiels. La dernières nouveauté : la facturation numérique, qui va les obliger à payer une plateforme pour émettre leurs factures. Un intermédiaire de plus. Et plus généralement l’ensemble des contraintes numériques qui les oblige à fournir aux assureurs et à l’administration un nombre incalculable de données sur leur travail. Il y a en France des territoires perdus, dans lesquels la puissance publique ne pénètre plus, mais on espionne les paysans avec des drones pour savoir si, par hasard, ils n’auraient pas déplacé une haie de deux mètres.
Ils parlent aussi des difficultés de recrutement. Parce que récolter des asperges ou des fraises est éreintant. Jusqu’à présent, il fallait faire appel à des travailleurs bulgares. Mais ceux-là préfèrent maintenant travailler en Allemagne, où le salaire net est plus élevé.
Ils parlent de ces trois, quatre lois Egalim qui n’ont rien changé parce que les centrales d’achat de la grande distribution continuent à compresser les prix et tuer les producteurs au nom du « pouvoir d’achat » des Français dont on détruit les emplois.
Ils parlent de ces traités de libre-échange qui font entrer sur le territoire des denrées qu’eux n’ont pas le droit de produire au nom de la préservation de l’environnement. Bien sûr, on trouvera toujours des politiques et des médias pour expliquer que le Mercosur, ce n’est rien. « Un steak par an et par Européen ». Mais avant le Mercosur, il y a eu tous les autres, le Maroc, la Turquie, le Canada, la Nouvelle-Zélande… Ils sont à l’os. Il n’ont plus la moindre marge. Quelle autre profession accepterait de travailler à perte ! D’autant qu’en Europe, nos voisins n’ont pas les mêmes contraintes : frontières ouvertes et concurrence faussée. Et surtout, surtout, ne pas favoriser les producteurs français dans les commandes publiques : les politiques de tous bords auraient trop peur de passer pour de mauvais Européens…
Tous ceux qui sont là expriment leur dégoût de sentir qu’on ne fait semblant de les écouter que quand ils montent à Paris. Le reste du temps, il peuvent crever en silence. Alors, il appartient aux citoyens de leur faire savoir qu’ils ne sont pas seuls et que nous ne les laisserons pas mourir. Et il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilités et de défendre enfin la production sur le sol français.











