Gilles Casanova
10/5/2026
Depuis quelques années, nous sommes soumis en Europe occidentale à un véritable Niagara médiatique révisionniste destiné à nous faire croire que la Seconde Guerre mondiale aurait été gagnée essentiellement par les forces américaines et britanniques, et que cette guerre n’aurait opposé, au fond, que deux figures du mal : quelques Allemands antisémites menés par un dirigeant dément, et surtout les communistes soviétiques.
La réalité historique est pourtant connue. Alors que le front anglo-américain s’étendait sur quelques centaines de kilomètres, c’est sur plus de 6 000 kilomètres que se déployait le front de l’Est, où l’Union soviétique affrontait l’essentiel des forces du Reich allemand. C’est là que s’est jouée la défaite d’Hitler et du nazisme ; c’est là que se trouvait l’enjeu décisif de cette guerre.
Pourquoi, dès lors, les dirigeants des grands pays d’Europe occidentale racontent-ils aujourd’hui une autre histoire ?
Ce n’est pas que leur mémoire défaille. Ce n’est pas davantage que la propagande hollywoodienne leur aurait fait croire que la Seconde Guerre mondiale bascula le 6 juin 1944, alors que le tournant militaire majeur fut évidemment la bataille de Stalingrad. Non. S’ils réécrivent ainsi le passé, c’est qu’ils regrettent profondément la manière dont la guerre s’est achevée.
Et c’est autour de ce regret que communient aujourd’hui :
– des dirigeants allemands qui renouent avec une tonalité militariste que l’on croyait disparue ;
– des dirigeants britanniques demeurés fidèles à l’alignement atlantiste et au soutien des interventions bellicistes américaines ;
– des dirigeants français qui voient, comme jadis certains à Vichy, dans la domination allemande le seul moteur possible de la « Grande Europe » censée les préserver du face-à-face terrible avec leur propre peuple.
Au fond, ils considèrent que la Seconde Guerre mondiale s’est mal terminée. Ils auraient voulu qu’elle débouche sur le succès des tentatives de paix séparée entre le IIIe Reich et les Anglo-Américains, afin de retourner ensuite leurs forces unies contre l’Union soviétique, d’abattre le communisme et d’affaiblir durablement la Russie.
Certes, la tentative menée par Heinrich Himmler échoua faute de crédibilité politique. Mais l’Opération « Sunrise » faillit, elle, aboutir. Ces négociations secrètes conduites en Suisse entre Allen Dulles, chef de l’OSS (les services secrets des USA à l'époque) à Berne, et le général SS Karl Wolff visaient à organiser une capitulation allemande séparée. Lorsque le plan commence à se mettre en œuvre effectivement et que les troupes allemandes d’Italie capitulent, les soviétiques comprennent la tentative de retournement d'alliance et menacent suffisamment pour écraser l'opération
Voilà le regret qui les hante.
Voilà aussi pourquoi ils soutiennent aujourd’hui en Ukraine des mouvements se réclamant de l’héritage de Stepan Bandera, fervent combattant allié au régime nazi. Voilà pourquoi, depuis des décennies, tant d’anciens responsables issus de l’appareil politique ou administratif du Reich ont été recyclés dans les structures occidentales puis européennes, avant d’être relayés aujourd’hui par leurs héritiers, qui se révèlent l'être aussi au plan politique et idéologique…
La volonté de l’État profond américain, de Keir Starmer, d’Emmanuel Macron ou de Friedrich Merz serait de reprendre le cours interrompu de l’Histoire : effacer l’échec de ces tentatives infructueuses passées et préparer une grande confrontation occidentale contre la Russie.
C’est le sens du réarmement qu’ils organisent ; c’est le sens des discours du Chancelier allemand ; c’est le sens aussi de l’alignement d’Emmanuel Macron lorsqu’il envisage de donner l’arme nucléaire française à l’Allemagne, alors même que cette force de dissuasion fut conçue, historiquement, pour préserver la France de toute nouvelle occupation de son territoire, occupé par trois fois par l'Allemagne.
Nous ne sommes donc pas confrontés à des dirigeants momentanément oublieux, mais à des responsables politiques mus par une vision historique assez cohérente.
C’est ce qui expliquerait, par exemple, l’interdiction faite par les autorités allemandes aux représentants russes d’assister aux commémorations de la libération des camps nazis construits par l'Allemagne et libérés par l’Armée rouge, ainsi que le silence des gouvernements français et britannique devant une telle décision. Et cet exemple n’est qu’un parmi beaucoup d’autres observables depuis une dizaine d’années.
Voilà ce que sont devenus nos dirigeants. Voilà ce qu’ils voudraient imposer.
Dans un an, la France aura la possibilité d’en changer. Mais, pour l’heure, peu de voix puissantes semblent encore capables de s’opposer à ce révisionnisme désormais actif, assumé et politique.
C’est pourtant une urgence.